Dans le débat actuel sur le renouvellement de la classe politique haïtienne, souvent jugée dépassée face à la crise multidimensionnelle que traverse le pays, de nouvelles figures commencent à émerger dans l’espace public. Cette situation soulève une question fondamentale : le renouvellement générationnel peut-il réellement ouvrir une nouvelle perspective politique pour Haïti?
Il devient donc nécessaire d’examiner les profils, les parcours, les expériences et les limites de ces nouvelles figures qui aspirent, directement ou indirectement, à jouer un rôle dans la transformation du pays. Parmi elles, quatre personnalités méritent une attention particulière : Etzer Émile, Dominique Dupuy, Wilner Joseph et James Romain.
Etzer Émile
Etzer Émile est un économiste, entrepreneur et analyste connu pour ses prises de position sur les questions économiques et sociales haïtiennes. Ancien boursier du gouvernement taïwanais, il a également étudié à l’Université d’État d’Haïti, notamment à la Faculté des sciences humaines, au département de sociologie. Il a développé une expérience importante dans le secteur privé ainsi que dans le domaine du conseil aux entreprises.
Toutefois, son parcours soulève certaines interrogations lorsqu’on envisage son éventuelle entrée plus importante dans l’arène politique. Il ne dispose pas, jusqu’à présent, d’une expérience significative dans l’administration publique. Certains observateurs le considèrent par ailleurs comme relativement proche du secteur des affaires haïtien, dont une partie est régulièrement critiquée pour son influence sur la vie politique et économique du pays.
Des interrogations ont également été soulevées dans l’espace public concernant la transparence de certaines de ses activités et de certains de ses déplacements à caractère politique, notamment en ce qui concerne leur financement. Ces critiques, qu’il convient de distinguer des faits établis, constituent néanmoins des éléments à prendre en considération dans l’évaluation de sa crédibilité et de son éventuelle trajectoire politique.
Wilner Joseph
Wilner Joseph est un ancien secrétaire d’État à la Population et au Développement humain sous la présidence de Jovenel Moïse. Il a également évolué dans le milieu politique et populaire haïtien. De plus, il a été coordonnateur du programme Cash for Work aux côtés de René Monplaisir. Vieux routier de la politique traditionnelle haïtienne, M. Joseph a également été candidat malheureux à la députation lors des derniers scrutins électoraux.
Son parcours politique l’inscrit dans une génération qui a déjà participé, à différents niveaux, à la vie politique des dernières années. Ses détracteurs lui reprochent ainsi d’avoir été associé à une classe politique qui, malgré plusieurs changements de gouvernements et de dirigeants, n’est pas parvenue à produire les transformations profondes attendues par la population.
Aujourd’hui associé au parti VIKTWA, Wilner Joseph fait l’objet de nombreuses critiques, notamment en raison de sa proximité avec le pouvoir actuel dirigé par le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé. Ses détracteurs estiment que cette proximité l’expose au bilan du pouvoir actuel, particulièrement en ce qui concerne l’insécurité et les difficultés persistantes liées à l’organisation des élections.
Cette proximité avec le pouvoir peut cependant également constituer un avantage politique : elle lui donne une expérience directe des mécanismes de décision et de gouvernance de l’État. La question demeure donc de savoir s’il représente véritablement une rupture avec les pratiques politiques antérieures ou s’il constitue plutôt une continuité sous un nouveau visage.
Dominique Dupuy
Dominique Dupuy représente une autre figure importante de cette nouvelle génération. Elle a effectué une partie de sa formation au Canada et possède une expérience diplomatique significative. Elle a notamment été ambassadrice et représentante permanente d’Haïti auprès de l’UNESCO avant de devenir ministre des Affaires étrangères et des Cultes.
Son parcours diplomatique constitue incontestablement un atout, notamment dans un pays qui doit reconstruire son image internationale, défendre ses intérêts et renforcer ses relations avec ses partenaires étrangers.
Cependant, son passage au gouvernement a également été marqué par des controverses. Certains de ses détracteurs lui reprochent un style de leadership jugé conflictuel ainsi que des difficultés à évoluer dans un environnement politique fortement hiérarchisé. Ces critiques soulèvent la question de sa capacité à construire des compromis et à collaborer efficacement avec différentes composantes d’une équipe gouvernementale.
D’autres critiques, plus sensibles, portent sur son identité et son rapport à certaines questions historiques et sociales liées aux divisions de la société haïtienne. Ces accusations doivent toutefois être examinées avec prudence et ne sauraient être présentées comme des faits établis sans éléments probants. Elles montrent néanmoins à quel point son éventuelle ascension politique pourrait être confrontée aux fractures historiques et sociales qui traversent la société haïtienne.
En dépit de ces réserves, Mme Dupuy apparaît comme une figure émergente susceptible de relever certains des défis auxquels le pays est confronté. Son rayonnement international, son expérience diplomatique et ses prises de position sur la scène internationale pourraient contribuer à renforcer l’image d’Haïti à l’extérieur.
Certains voient déjà en elle une potentielle candidate à la magistrature suprême et évoquent la possibilité qu’elle devienne la deuxième femme présidente d’Haïti après Mme Ertha Pascal-Trouillot. Pour ses partisans, son engagement récent dans la diplomatie, notamment à l’UNESCO, ainsi que sa visibilité internationale font d’elle l’une des figures politiques du moment.
James Romain
Issu du milieu paysan, James Romain présente un profil quelque peu différent. Fort d’une formation en psychologie à la Faculté d’ethnologie et en philosophie à l’École normale supérieure de l’Université d’État d’Haïti, il poursuit actuellement des études de deuxième cycle à l’UQAM en science politique, avec une concentration en études stratégiques.
Il a également collaboré avec plusieurs sénateurs et travaillé au Parlement comme consultant. Il a été l’une des rares voix autorisées lors de la dernière campagne présidentielle pour le parti Fanmi Lavalas et entretient un rapport politique et stratégique avec l’ancien président Jean-Bertrand Aristide.
Son parcours l’a également conduit à travailler avec des communautés paysannes, notamment à Barradères, Cavaillon et Jacmel. Cette expérience de terrain lui permet de conserver un rapport relativement direct avec certaines réalités sociales qui dépassent les cercles traditionnels du pouvoir.
James Romain se distingue également par son implication dans l’Initiative du 14 août, qui cherche à promouvoir un candidat unique à la présidence au sein du secteur progressiste et populaire, initiative dont il assure la coordination. Son parcours politique transversal et ses relations avec différentes sensibilités de la classe politique lui confèrent une capacité particulière à dialoguer avec des acteurs provenant d’horizons différents.
Il ne faut pas non plus oublier sa participation aux mobilisations en faveur de l’augmentation du salaire minimum aux côtés des ouvriers. Il a également dirigé l’initiative de la Table sectorielle stratégique auprès des milieux culturels et entrepreneuriaux de la diaspora haïtienne au Canada.
Son principal défi sera toutefois de transformer cette capacité de mobilisation, de dialogue et de réseautage en un véritable projet politique national, capable de dépasser les appartenances partisanes et de répondre concrètement aux problèmes structurels du pays.
En dépit de tout, M. Romain semble aujourd’hui opérer un recul stratégique avec l’Initiative du 14 août. Il fait preuve d’une certaine lucidité lorsqu’il considère que son moment n’est peut-être pas encore venu pour se présenter directement comme candidat à la présidence. Il semble ainsi privilégier, pour l’instant, la construction d’une dynamique collective et laisser l’espace à des personnalités comme Jean-Bertrand Aristide, Jocelerme Privert, Jacques-Édouard Alexis, Jacky Lumarque, Gérald Germain et d’autres acteurs susceptibles de porter cette démarche.
Cette posture peut être interprétée comme un calcul politique, mais aussi comme une volonté de privilégier la construction d’une alternative collective plutôt qu’une ambition personnelle immédiate.
Au-delà des personnes, le véritable enjeu est le renouvellement du modèle politique
L’émergence d’Etzer Émile, de Dominique Dupuy, de Wilner Joseph et de James Romain dans le débat politique haïtien mérite d’être observée avec attention. Toutefois, le simple fait d’appartenir à une génération plus jeune ne suffit pas à constituer une rupture politique.
Le véritable renouvellement ne se mesure ni à l’âge, ni à la popularité médiatique, ni à la capacité de mobiliser des foules. Il se mesure à la capacité de proposer une autre manière de concevoir, d’exercer et de contrôler le pouvoir.
Ces quatre profils présentent des trajectoires très différentes. Etzer Émile apporte une expertise économique et entrepreneuriale; Dominique Dupuy dispose d’une expérience diplomatique et institutionnelle; Wilner Joseph possède une expérience de l’administration publique et des mécanismes du pouvoir; James Romain bénéficie d’un parcours politique et militant davantage ancré dans le dialogue entre différentes sensibilités.
Mais chacun porte également des interrogations auxquelles il devra répondre.
Peuvent-ils garantir la transparence du financement politique? Peuvent-ils résister aux influences des groupes traditionnels? Peuvent-ils construire des institutions solides plutôt que rechercher uniquement l’accès au pouvoir? Peuvent-ils dépasser les clivages historiques, idéologiques et personnels qui ont paralysé la politique haïtienne? Sont-ils capables de rendre des comptes lorsque leurs décisions produisent des résultats contraires aux attentes de la population?
C’est à ce niveau que se situe le véritable test.
Haïti n’a pas seulement besoin de nouveaux visages. Le pays a besoin de nouvelles pratiques politiques, d’une nouvelle culture institutionnelle et d’un nouveau contrat social.
La génération qui aspire à remplacer l’ancienne classe politique devra donc démontrer qu’elle est capable de rompre avec le clientélisme, l’opacité, la personnalisation du pouvoir et les alliances de circonstance. Elle devra également démontrer qu’elle peut placer les institutions au-dessus des intérêts individuels et partisans.
Ainsi, Etzer Émile, Dominique Dupuy, Wilner Joseph et James Romain ne doivent pas être jugés uniquement sur leurs discours, leur parcours ou leurs ambitions, mais sur leur capacité à répondre à une question fondamentale :
sont-ils capables de construire une alternative crédible au système politique qui a conduit Haïti dans l’impasse actuelle?
Le temps n’est donc plus seulement venu de présenter ces nouvelles figures. Il est venu de les scruter, de les questionner et surtout de leur demander des comptes sur leur vision d’Haïti.
Car le véritable changement de génération ne sera pas celui qui remplacera simplement les anciens dirigeants par de nouveaux visages. Il sera celui qui transformera profondément la manière de gouverner, de rendre des comptes et de servir l’intérêt collectif.
Le défi haïtien n’est donc pas simplement de changer les hommes et les femmes qui occupent le pouvoir; il est de changer la logique même du pouvoir.
Si cette nouvelle génération veut réellement incarner une rupture, elle devra accepter d’être observée, critiquée et évaluée avec la même rigueur que celle qu’elle réclame à l’égard de l’ancienne classe politique. C’est seulement à cette condition que le renouvellement générationnel pourra devenir un véritable renouvellement politique.
Autrement, Haïti ne ferait que remplacer une génération de dirigeants par une autre, sans toucher aux mécanismes qui ont produit l’impasse actuelle.
Le véritable changement ne sera donc pas celui des visages, mais celui des pratiques, des institutions et de la vision de l’État.
Georges Gregor EXANTUS
Spécialiste en éducation
Formation en histoire, en anthropo-sociologie et en philosophie.
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