Chaque année, décembre était le mois des retrouvailles, des valises trop lourdes de cadeaux, des bus pleins de rires et des routes qui vibraient sous l’impatience des voyageurs. Mais cette tradition, si profondément ancrée dans la culture haïtienne, s’est effritée sous le poids d’une réalité brutale : l’insécurité a redéfini le concept même du déplacement. Voyager en décembre n’a jamais été aussi risqué, aussi stratégique, aussi chargé d’angoisse que maintenant. Les routes, autrefois symboles d’un pays en mouvement, sont devenues des corridors de peur où chaque kilomètre franchi ressemble à un pari contre le destin.
Partir passer les fêtes en famille est devenu un luxe émotionnel. De nombreuses familles se retrouvent séparées non pas par manque d’amour, mais par obligation de survie. Les axes routiers, souvent coupés par des groupes armés, imposent un système de “frontières internes” où provinces et capitales semblent appartenir à des mondes différents. Il suffit d’un barrage improvisé, d’un échange de tirs ou d’une simple rumeur pour transformer un déplacement banal en opération clandestine. Les voyageurs, eux, vivent désormais au rythme des alertes WhatsApp, des informations radio, des mises en garde des proches qui répètent : “Pa pran wout la jodi a.”
Les bus qui, autrefois, étaient des espaces de convivialité se transforment en lieux de silence tendu. Personne ne parle trop fort, chacun garde la tête baissée, comme pour négocier sa survie avec un destin incertain. Les conducteurs, devenus malgré eux des gestionnaires de crise, doivent choisir entre contourner, rouler en convoi ou annuler tout simplement. L’incertitude est devenue la nouvelle norme, un poison lent qui détruit l’insouciance et met en péril le besoin fondamental de rejoindre les siens.
Mais l’isolement ne s’arrête plus aux frontières internes : il s’étend au ciel. Même la diaspora, pourtant prête à tout pour rentrer serrer sa famille ou retrouver un partenaire laissé au pays, se heurte à un mur invisible. Les vols vers Port-au-Prince sont suspendus, réduits ou redirigés. Les compagnies aériennes fuient un espace aérien devenu imprévisible. Résultat : des milliers d’Haïtiens bloqués à Miami, Montréal, New York ou Santiago, incapables d’atterrir sur la terre où se trouvent leur mère, leur père, leur mari, leur fiancée, leurs enfants. Une fête de fin d’année où Haïti se retrouve littéralement déconnecté du reste du monde, isolé comme une île qui aurait perdu sa passerelle avec ceux qui la portent encore dans leur cœur.
Dans les provinces, certaines familles préparent les fêtes avec une chaise vide, symbole de celui ou celle qui ne pourra pas venir. Les appels vidéo remplacent les embrassades, les voix tremblent entre deux prières, et l’on répète mécaniquement : “L’année prochaine, si Bondye vle.” Les parents attendent un enfant qui n’arrivera pas, les partenaires espèrent un retour devenu impossible, les amoureux comptent les jours d’un décembre qui ressemble plus à une attente frustrée qu’à un moment de joie.
Pendant ce temps, les promesses gouvernementales de rétablir la sécurité continuent de flotter dans l’air, sans jamais atterrir. Annoncées avec fermeté, répétées avec stratégie, recyclées avec assurance, elles semblent avoir pris les mêmes routes que les voyageurs : elles aussi se sont perdues dans l’insécurité. Elles n’atteignent jamais leur destination. Elles se dissipent comme de la fumée, alors que le pays entier cherche désespérément une lueur de stabilité.
Les fêtes, pourtant censées rassembler, deviennent un rappel cruel des fractures d’un territoire où la liberté de circuler, par route ou par avion, est devenue une utopie. Ce n’est plus seulement un problème logistique : c’est un traumatisme collectif. Un peuple qui ne peut ni se déplacer librement, ni accueillir ses enfants de la diaspora, perd un morceau de son identité, de sa joie, de sa continuité culturelle. Les chants de Noël résonnent moins fort, les grandes tables restent à moitié vides, et les sourires doivent cohabiter avec la peur.
Et pourtant, malgré tout cela, l’amour insiste. Les familles se réinventent. Elles échangent des plats entre voisins, prient ensemble par téléphone, partagent des vidéos pour remplacer les câlins. La distance géographique n’annule pas la chaleur humaine, mais elle laisse une blessure discrète, un manque profond, un vide que même la technologie ne peut combler.
Voyager en décembre en Haïti est devenu un acte de courage. Rentrer en Haïti est devenu un rêve suspendu. Et rester séparés malgré l’amour est devenu une réalité imposée. Tant que les routes seront des pièges et que les avions éviteront notre ciel, décembre ne brillera que d’une moitié de sa lumière. La saison de l’amour mérite mieux que des frontières invisibles et des familles éclatées. Elle mérite un pays où se déplacer par terre ou par air ne soit plus un pari mais un droit.
Landy T.