Il y a des voix qui dérangent parce qu’elles refusent de se laisser enfermer dans les catégories confortables. La voix de Christiane Taubira est de celles-là. Dans une époque où la peur devient souvent un moteur politique plus puissant que l’espoir, elle oppose un principe simple et radical : il faut continuer de croire en dépit des tempêtes, en dépit des renoncements, en dépit des peurs.
Ce qu’elle appelle optimisme combatif n’est pas un slogan effervescent. C’est une philosophie du courage, forgée par l’expérience de la vie politique mais aussi par une vision de l’humanité qui refuse la brutalité et l’exclusion. Lors de son passage dans L’Échappée Mediapart, à l’occasion du 25ᵉ anniversaire de la loi qu’elle a portée, celle qui reconnaît la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité, elle ne se contente pas de célébrer une victoire du passé. Elle en tire une leçon vivante : la République ne se défend pas avec la peur, mais avec la dignité .
Au cœur de son propos, il y a ce mot inattendu, presque jailli comme une étincelle : « capon ». Un terme ancien, qui désigne avant tout le lâche, celui qui a peur de l’avenir, qui tremble devant l’autre, qui préfère s’isoler plutôt que de construire. Pour Taubira, ceux qui craignent une France ouverte, accueillante et inclusive sont des capons .
Ce mot n’est pas une simple pique rhétorique, c’est une mise en garde. Elle dit, sans détour, que le malaise politique n’est pas seulement une question de chiffres ou de sondages, mais une atteinte à notre capacité collective à imaginer un avenir commun. Dans notre monde saturé de peur ; peur de l’étranger, peur du changement, peur de la différence, Taubira nous dit, en substance : «la peur ne doit pas gouverner nos vies.»
Son optimisme combatif, ici, s’oppose frontalement à la peur politique qui fait reculer les démocraties. Il dit :
« on ne donne pas le pouvoir à des capons» .
Et dans cette formule presque provocatrice se cache une conviction profonde : la République ne s’élève que si nous refusons de céder à la peur.
Ce que Taubira appelle optimisme n’est pas une foi naïve dans le progrès. Ce n’est pas croire que tout ira bien simplement parce que nous le souhaitons. C’est une fidélité intransigeante à certains idéaux comme la justice, l’égalité, la dignité, la fraternité.
Dans l’entretien, elle évoque sans détour les renoncements politiques que la gauche a connus — des échecs qu’elle attribue à une manque de fidélité à soi-même, à ses idées, à ses engagements éthiques et affectifs .
Elle dit, presque comme si elle parlait à sa propre jeunesse :
«Si nous avions continué à croire ce à quoi nous avons cru lorsque nous étions de jeunes idéalistes. Je continue à y croire.»
Il y a ici une humanité profonde. Celle qui reconnaît que le chemin vers la justice n’est ni linéaire, ni assuré. Il est fait d’efforts, de défaites, de remises en question — mais aussi d’une fidélité à des principes qui transcendent les victoires immédiates. L’optimisme combatif, chez Taubira, est une espérance qui s’entretient comme on soigne une flamme dans la tempête.
Ce qui traverse toutes ses paroles, c’est cette idée d’une République qui accueille plutôt qu’elle n’exclut, qui écoute plutôt qu’elle ne rejette, qui croit dans la force de l’altérité plutôt que dans la défense anxieuse de frontières imaginaires.
Quand elle parle d’une France «inclusive, accueillante et hospitalière quelles que soient les croyances ou les apparences», elle ne parle pas d’un fantasme. Elle parle d’un principe fondamental de dignité humaine .
Cela entre en résonance avec son combat historique pour que la mémoire de l’esclavage soit reconnue, non pas comme un fardeau qui divise, mais comme un acte de vérité libérateur et structurant. Cette mémoire, en vérité, n’est jamais revendication de revanche, c’est une base pour construire une communauté politique capable de réparer et de transcender ses blessures.
À travers son regard, on sent une interrogation simple mais radicale : que disent aujourd’hui nos démocraties à leurs jeunes générations ? Face aux peurs, aux replis identitaires, aux fractures sociales, Taubira appelle à retrouver ce sens de l’idéal politique qui nous unit plutôt que ce qui nous divise .
L’optimisme combatif n’est donc pas une consolation. Ce n’est pas une invitation à la rêverie. C’est une injonction :
il faut reprendre le travail sur soi-même, sur la communauté, sur l’histoire, et sur l’avenir. Et c’est là que réside sa force littéraire et intellectuelle : elle transforme la politique en exigence humaine, et l’espoir en responsabilité.
Ce que Taubira incarne, c’est l’idée qu’on peut être critique sans être cynique, qu’on peut nommer la souffrance sans s’abandonner à elle, et qu’on peut surtout défendre la dignité humaine sans renoncer à ses idéaux.
Et c’est peut‑être ce que nous enseigne le mieux cette voix :
l’espérance la plus profonde n’est pas celle qui fuit la réalité, mais celle qui la regarde en face et choisit quand même de bâtir.
Christnoude BEAUPLAN