En Haïti, on ne peut pas comprendre le vote seulement comme le choix d’une idée politique ou d’un programme. Le vote est avant tout un fait social. Ce vote est influencé par l’histoire politique du pays, par la situation économique, par les groupes sociaux et par les réseaux de proximité. Il est aussi marqué par les rapports de pouvoir et, surtout, par les attentes d’une population qui vit dans la précarité et l’incertitude depuis trop longtemps.
La sociologie compréhensive nous demande de chercher le sens que les électeurs donnent à leurs propres gestes. Pourquoi un citoyen choisit-il tel candidat plutôt qu’un autre ? Pourquoi certains citoyens décident-ils de voter, alors que d’autres préfèrent s’abstenir ? Pourquoi le vote est-il parfois motivé par l’espoir d’une aide, d’une protection, d’un emploi ou d’un changement rapide du quotidien, plutôt que par l’adhésion à un projet politique ?
Le vote comme une recherche de protection et d’espoir.
Dans une société où l’État a souvent du mal à fournir les services de base, les citoyens développent une relation très concrète avec la politique. On ne voit plus forcément le candidat comme quelqu’un qui porte un programme pour tout le monde. On voit plutôt le candidat comme une personne qui pourrait ouvrir une porte, faciliter un accès ou apporter une solution pour soi ou pour son groupe.
Le vote peut alors devenir une sorte de transaction. On se demande :
« Qu’est-ce que ce candidat peut faire pour moi, ma famille, mon quartier ou mon groupe ?». Il ne faut pas voir cette logique comme un simple manque de conscience citoyenne. C’est aussi une stratégie intelligente de la part de personnes qui cherchent à s’en sortir dans un quotidien marqué par la pauvreté, l’insécurité économique et des institutions trop faibles.
Il faut aussi prendre en compte les liens de la famille, du quartier, de la religion ou des communautés. Parfois, le choix du vote repose plus sur la proximité sociale et la confiance que l’on porte à une personne que sur l’analyse des programmes politiques.
Entre désillusion, abstention et vote-sanction.
Un autre phénomène important est la défiance envers la classe politique. Les promesses qui n’ont pas été tenues, les crises institutionnelles qui se répètent et la faiblesse des résultats publics peuvent amener une partie de la population à croire que voter ne change finalement pas la réalité.
L’abstention devient alors un comportement politique à part entière : elle peut refléter l’indifférence, mais aussi la déception, la protestation ou le sentiment d’impuissance.
À l’inverse, le vote peut servir de vote-sanction: on ne choisit pas forcément le candidat auquel on adhère pleinement, mais celui qui paraît être le meilleur moyen de sanctionner le pouvoir en place.
Quand les votes de chacun impactent tout le monde.
Le vrai problème arrive quand des décisions prises par une seule personne ou un petit groupe finissent par changer la vie de toute la société.
Si les électeurs choisissent toujours ce qui leur apporte un avantage immédiat, ou s’ils votent simplement pour un ami ou pour leur communauté, ils oublient parfois de regarder si le candidat est vraiment compétent ou honnête. Dans ce cas, les élections servent plus à donner le pouvoir à une personne qu’à construire des institutions solides pour le pays.
Les résultats de ce comportement sont graves. On voit apparaître une instabilité politique, une perte de confiance envers les institutions et un gaspillage de l’argent public. Le clientélisme s’installe, les projets ne sont jamais terminés et il devient impossible de construire un véritable plan de développement pour la nation.
Il ne suffit donc pas de se demander « pour qui les Haïtiens votent ». Il faut surtout comprendre pourquoi les Haïtiens font ces choix et comment la situation sociale et économique influence le vote des Haïtiens.
Pour une citoyenneté électorale plus responsable.
Pour changer la culture politique haïtienne, il faut plus que de nouvelles élections. Il faut aussi une éducation civique qui dure,que les électeurs soient mieux informés, que les partis politiques soient mieux organisés autour de programmes clairs, et que les institutions puissent tenir les élus responsables de leurs décisions.
Le but est de faire passer le vote d’une logique de survie, de proximité ou de sanction vers une logique basée sur l’intérêt général, les programmes, la compétence, l’intégrité et la redevabilité.
Comprendre le comportement électoral haïtien, ce n’est pas accuser l’électeur. C’est chercher à comprendre une société qui vote dans un contexte particulier. Mais comprendre ne signifie pas tout justifier. Le défi démocratique consiste à transformer les choix individuels en une volonté collective capable de créer de meilleures institutions, et, à terme, une autre réalité socio‑politico économique.
En définitive, la qualité d’une démocratie ne dépend pas seulement d’une élection. Elle dépend aussi de la capacité d’une société à faire du vote un véritable outil de construction de l’avenir collectif.
Geraldy NOGAR
Master en Sciences Humaines et Sociales,
spécialité, Géographie, développement,
aménagement environnement et gouvernance