Voilà une question que beaucoup de lecteurs passionnés ou étudiants en quête de savoir se posent. Faut-il multiplier les lectures pour accumuler des connaissances? Ou vaut-il mieux lire moins, mais mieux pour comprendre en profondeur et retenir durablement ?
Lire beaucoup peut nourrir la curiosité, ouvrir l’esprit, exposer à des styles variés, à des points de vue divers. Mais sans intention claire, sans esprit critique, on risque de survoler les idées, d’oublier l’essentiel. À l’inverse, lire intelligemment, c’est faire de chaque lecture un espace de réflexion. C’est interagir avec le texte, se questionner, noter, confronter, appliquer.
Mais comment arriver à maintenir cet équilibre ? Ou même faire les deux?
L’amour de la lecture ne naît pas par magie. Il se cultive. Grandir dans un environnement où les livres ont une place, où lire est une habitude valorisée, augmente naturellement les chances d’y prendre goût. Celui qui évolue dans un tel cadre développe plus facilement une aisance à lire, pas seulement pour accumuler des pages, mais pour nourrir sa réflexion. Il apprend à faire cohabiter la lecture en profondeur et la lecture étendue, trouvant ainsi un équilibre qui lui permet de tisser des liens entre les savoir et les émotions que certaines pages font naître en lui.
Même là encore, ce type de lecteur, aussi curieux soit-il, s’il partage son espace intellectuel avec des personnes qui valorisent la profondeur plutôt que la quantité, finira par ressentir intérieurement l’exigence d’aller plus loin. Il se sentira presque obligé, moralement, de pouvoir citer, d’illustrer ses idées à travers des personnages, des pensées, des concepts qui ont marqué un domaine. C’est justement dans ce contexte que me revient cette phrase, entendue un jour lors d’une conférence en ligne prononcée par Marc Bonnant : « Il faut lire tout un auteur pour pouvoir le lire avant ses mots. » Une invitation à comprendre l’âme avant la lettre, la pensée avant le style.
Alors, à mon humble avis, il ne suffit pas simplement de lire par passion ou par devoir, mais de se créer un terrain fertile pour se dépasser soi-même. Lire profondément, c’est bien. Lire beaucoup, c’est utile. Mais conjuguer les deux, c’est là que réside la magie. Car chaque regard que l’on porte sur le monde peut devenir le reflet d’une histoire, d’un auteur, d’un personnage.
Prenez Les Misérables de Victor Hugo : lire profondément, c’est s’imprégner de la misère de Jean Valjean, comprendre ses luttes intérieures, son besoin de rédemption. Lire beaucoup, c’est relier Valjean à Meursault dans L’Étranger de Camus, à Raskolnikov dans Crime et Châtiment de Dostoïevski, d’autres âmes torturées par la société, la culpabilité ou l’absurde.
Comme le disait Marcel Proust : « La lecture est une amitié. » Et comme toute amitié, elle demande du temps, de la fidélité, mais aussi de la diversité. Lire Toni Morrison, c’est entrer dans les profondeurs de la mémoire collective afro-américaine. Lire Aimé Césaire, c’est s’ouvrir aux douleurs et aux grandeurs d’un peuple colonisé. Lire Édouard Glissant, c’est découvrir le monde en rhizomes, en archipels d’idées.
C’est pourquoi je crois qu’il faut lire pour aller au-delà de soi, pour puiser dans chaque livre un miroir ou un éclat d’humanité. Lire largement, lire lentement, lire ardemment, pour qu’un jour, chaque pensée soit un hommage à tous ceux qui ont su écrire le monde avant nous. Car, dans un monde saturé d’informations, la lecture intelligente est une survivance.
Christnoude BEAUPLAN