Alors que la diplomatie haïtienne lutte pour sa survie, les Jeunes Acteurs pour le Changement choisissent d’en faire un sujet central de réflexion, en organisant un Salon Diplomatique autour du thème : « Diplomatie haïtienne : sortir de l’ombre, bâtir l’avenir. »
Ce dimanche 12 octobre, au cœur de Pétion-Ville, une trentaine d’étudiants, jeunes professionnels et passionnés de relations internationales se sont réunis pour penser l’avenir de la diplomatie nationale. À l’initiative de cet espace d’échange, un engagement clair à redonner souffle et visibilité à une fonction souvent négligée, mais importante. L’événement s’est tenu sous la houlette de l’Ambassadeur Pierre André Dunbar, Inspecteur Général du Bureau de Contrôle et d’Inspection des Ambassades et Consulats, intellectuel respecté, dont l’expertise a guidé les échanges. Dans une atmosphère studieuse et engagée, les participants ont exploré les défis structurels de la diplomatie haïtienne, mais aussi les pistes pour une refondation crédible, tournée vers l’avenir.
Dans sa présentation méthodique et lucide, l’Ambassadeur Pierre André Dunbar a su retracer avec finesse les différentes périodes de la diplomatie haïtienne, en mettant en lumière leurs apports respectifs, tant sur le plan national qu’international. En historien de la pensée stratégique, il a rappelé que : la diplomatie haïtienne, dans son essence, n’est que le miroir de notre réalité interne ; un reflet fidèle de l’État haïtien, de ses forces comme de ses failles. Abordant les défis contemporains, l’Ambassadeur n’a éludé aucun sujet ; crise de légitimité, faiblesse institutionnelle, discontinuité des actions diplomatiques, et surtout l’absence de cohérence interne entre les discours portés à l’international et la réalité du pays. Une dissonance qui affaiblit la crédibilité d’Haïti sur la scène mondiale.
Dans son intervention, l’ambassadeur Pierre André Dunbar a pris soin de retracer les grandes étapes de l’histoire diplomatique haïtienne. Il a d’abord évoqué la période de 1804 à 1915, marquée par une diplomatie de reconnaissance, au cours de laquelle Haïti, première république noire indépendante, cherchait à asseoir sa légitimité sur la scène internationale malgré l’hostilité des puissances esclavagistes. Ensuite, il a mis en lumière la période de 1915 à 1986, caractérisée par une diplomatie sous contrainte, fortement influencée par l’occupation américaine et les régimes autoritaires successifs, limitant ainsi la souveraineté diplomatique du pays.
Il a poursuivi en évoquant la période de 1986 à 2004, qu’il qualifie de diplomatie de transition et de quête identitaire. Dans un contexte d’instabilité politique et institutionnelle, Haïti cherchait à redéfinir son action diplomatique autour des principes démocratiques, du renforcement de la coopération internationale et de la reconstruction de son image à l’échelle mondiale.
Enfin, l’ambassadeur s’est penché sur la période de 2004 à nos jours, marquée par une diplomatie en quête de redéfinition. Il a souligné les efforts déployés pour construire une politique étrangère plus cohérente, moderne et en phase avec les nouveaux enjeux globaux, dans un environnement toujours complexe, notamment en raison de la forte présence internationale et des crises internes répétées.
L’ambassadeur Pierre André Dunbar a également mis en lumière les défis contemporains auxquels fait face la diplomatie haïtienne. Selon lui, cette dernière doit cesser d’être une fonction de circonstance pour redevenir une véritable fonction d’État. À ce titre, il a évoqué plusieurs axes de transformation cruciaux.
Il a souligné d’abord le défi institutionnel, insistant sur la nécessité de reconstruire un appareil diplomatique durable, en professionnalisant les agents, en consolidant l’administration centrale et en structurant un réseau diplomatique cohérent autour d’une stratégie nationale mesurable.
Le défi de crédibilité internationale a aussi été évoqué : il s’agit pour Haïti de restaurer son image et de regagner la confiance de ses partenaires. À cela s’ajoute un défi économique, dans lequel la diplomatie devrait jouer un rôle actif dans l’attraction d’investissements et la promotion du développement.
L’ambassadeur a aussi insisté sur le défi humain, en appelant à renforcer l’Académie diplomatique Jean Price-Mars et à assurer la formation continue des cadres pour bâtir une diplomatie de qualité.
Par la suite, il a également abordé le défi stratégique, proposant l’adoption d’un Livre blanc sur la politique étrangère haïtienne, afin d’orienter les actions selon une vision nationale claire. Il a évoqué deux autres défis majeurs : celui de la diaspora, perçue comme une force d’influence encore trop peu exploitée, et celui de la cohérence interne, nécessitant une meilleure coordination interinstitutionnelle pour donner de la cohérence aux actions extérieures de l’État haïtien.
En guise de clôture, l’ambassadeur Pierre André Dunbar a présenté six axes majeurs de refondation de la diplomatie haïtienne. Parmi eux figurent le renforcement institutionnel et fonctionnel, la formation continue des cadres diplomatiques, ainsi qu’une relecture stratégique des relations haïtiano-dominicaines, appelant à sortir des dynamiques conflictuelles pour bâtir un partenariat basé sur le respect et la coopération.
Mais ce qui a profondément marqué l’auditoire, c’est son appel direct à la jeunesse haïtienne. Selon lui, aucun projet de redressement diplomatique n’est possible sans l’implication active des jeunes générations. Ce moment d’échange s’est transformé en une véritable invitation à un dialogue intergénérationnel, où penser l’État autrement commence par repenser sa diplomatie avec lucidité, courage et vision.
L’ambassadeur a également décliné les axes stratégiques pour une diplomatie réellement renouvelée :
– Redéfinir les priorités de politique étrangère, en les alignant sur les besoins actuels du pays et les défis globaux ;
-Renforcer les capacités institutionnelles du Ministère des Affaires étrangères et des missions diplomatiques ;
-Développer une diplomatie économique, tournée vers l’investissement, les échanges commerciaux et les partenariats durables ;
– Valoriser la diplomatie culturelle, en mettant en avant la richesse linguistique, historique et artistique du pays ;
– Adopter une diplomatie de solidarité, éthique et constructive, fondée sur des valeurs universelles de justice et de paix ;
– Et enfin, normaliser les relations haïtiano-dominicaines, sur une base de respect mutuel, de complémentarité économique et de coopération frontalière.
Le véritable défi, comme l’a si bien résumé l’ambassadeur, n’est pas seulement de préserver le flambeau de 1804, mais de le rallumer avec lucidité et foi dans l’avenir. Pour cela, Haïti doit impérativement réinventer sa diplomatie, afin qu’elle redevienne un véritable instrument de développement, de souveraineté et de rayonnement international.
Ce salon diplomatique organisé par les Jeunes Acteurs pour le Changement n’était pas qu’un simple événement intellectuel. C’était un acte de foi. Une preuve que, même dans une conjoncture fragile, il existe encore des espaces pour penser, rêver et reconstruire. La diplomatie haïtienne peut renaître, non par miracle, mais par volonté. Et cette volonté, ce sont les jeunes qui l’incarnent, par leur soif de savoir, leur engagement lucide et leur désir profond de bâtir un avenir à la hauteur de leur pays.
Christnoude BEAUPLAN
À l’ère de la mondialisation, il est essentiel de former une jeunesse consciente, dynamique, bien formée et motivée, capable de s’impliquer dans la construction d’un avenir différent, porteur de changement.
La diplomatie, en tant qu’outil transversal, touche plusieurs aspects de notre existence. Elle peut éveiller la curiosité des jeunes, nourrir leur envie d’apprendre et les pousser à s’engager pour bâtir une société nouvelle, tout en affirmant leur place sur la scène internationale.