Il ne s’agit pas ici de jeter l’opprobre sur la foi chrétienne elle-même, mais d’interroger une posture qu’adoptent certains croyants dans un environnement où les règles du jeu social sont floues, voire dévoyées. Dans un pays où les crises s’enchaînent et où la transparence est souvent l’exception, une frange de chrétiens semble parfois s’enfermer dans une pratique de la foi qui esquive les réalités, au lieu de les confronter.
Cette réflexion n’a pas vraiment la prétention de trancher ou de poser un cadre figé. Elle sert juste à attirer l’attention, à ouvrir une brèche : celle de ce que devient la religion aujourd’hui… et peut-être de ce qu’elle sera demain.
Il m’est déjà arrivé qu’on me dise : « Ou two kretyen ». Trop chrétienne, dans le sens où, pour certains de mes amis, je suis trop souvent à l’église, trop connectée aux choses de Dieu, trop engagée spirituellement. Et pourtant, pour d’autres, je ne le suis pas assez. Parce que j’ai un esprit assez libre, que je n’ai pas peur de sortir un peu des lignes classiques, de vivre des petits plaisirs de la vie, tout en gardant au fond de moi la conviction que Dieu m’aime. Que je suis appelée à respecter certaines balises, mais pas à m’y enfermer.
Et c’est peut-être là le cœur de mon questionnement : comment vivre sa foi sans se perdre dans l’excès ni dans le vide ? Comment être chrétien(ne) dans un monde qui oscille entre rigidité morale et abandon total de repères ?
Je ne saurais dire avec certitude si, avant l’ère d’Internet, ces questions de foi, d’image et de cohérence se posaient avec autant d’intensité. À l’époque, tout semblait se vivre dans le secret. On gardait pour soi ses fautes, on choisissait soigneusement ce qu’on montrait, et le reste se perdait dans le silence. Mais aujourd’hui, les lignes sont floues, et même sans le vouloir, on peut se retrouver exposé, affiché, disséqué. Il suffit d’un partage, d’une story, d’un commentaire, et tout bascule.
Dans ce nouvel espace de transparence forcée, un malaise émerge. On entend souvent que les jeunes chrétiennes, surtout celles de telle ou telle dénomination (par exemple adventiste, baptiste), sont devenues des failles à l’ordre évangélique. En apparence, elles chantent, prêchent, servent. En privé, elles flirtent avec des frontières qu’on ne veut pas toujours nommer : soirées, alcool, relations ambigües, langages crus déguisés sous des versets du jour. Et ce double jeu n’est pas anodin.
Ceux qui vivent leur foi à découvert, avec toutes leurs contradictions visibles, sont vite pointés du doigt. Mais au fond, sont-ils moins honnêtes que ceux qui masquent leurs choix derrière une façade bien huilée ?
Cette confusion nourrit le scepticisme. Elle soulève une question dérangeante : sommes-nous encore capables de reconnaître un témoignage authentique au milieu d’une génération de codes, d’apparences et de contradictions soigneusement filtrées ?
C’est justement là que le paradoxe devient troublant : ceux-là mêmes qui pointent du doigt, sont-ils vraiment légitimes pour le faire ? On s’interroge. Parce que bien souvent, la dénonciation cache mal un malaise personnel, une projection, ou pire, une hypocrisie.
Beaucoup jugent à partir d’un idéal qu’eux-mêmes ne vivent pas. Ils brandissent des versets comme des épées, mais refusent d’appliquer la grâce, la compréhension ou même l’humilité que leur foi prêche. Ils accusent en public ce qu’ils tolèrent en privé. Ils condamnent le péché visible, mais gardent le silence sur le non-dit, sur les luttes qu’ils enfouissent eux-mêmes sous des couches d’apparences.
Serait-il absurde, ou au contraire profondément légitime de se poser cette question dérangeante : Le contexte haïtien nous empêche-t-il réellement de savoir si nous sommes authentiquement chrétiens ?
Sommes-nous croyants par conviction ou simplement par conditionnement social ?
Et surtout, qu’est-ce qui fait de nous un chrétien : la foi vécue intérieurement ou les rites reproduits extérieurement ?
Trop souvent, on confond christianisme et religion, foi et culture religieuse. En Haïti, être chrétien est presque une identité collective, un héritage, parfois un uniforme social. Il ne s’agit pas seulement de croire, mais de se conformer aux discours, aux interdits, aux attentes de la communauté.
Mais l’ironie, c’est que ces mêmes pratiques que l’on s’interdit ici, au nom de la foi, on les adopte parfois sans hésitation dès qu’on change de territoire. Non pas toujours par rébellion, mais parce que le regard social s’estompe, et qu’on se découvre d’autres possibles. Alors, était-ce la foi qui dictent nos choix… ou la peur d’être mal vu ?
Peut-être est-il temps de se poser, avec honnêteté, cette autre question : vivons-nous la chrétienté comme une relation sincère avec Dieu, ou comme une mise en scène apprise, régie par le lieu où l’on se trouve ?
Christnoude BEAUPLAN