Il y a des problèmes qui ne crient pas, mais qui rongent. Des réalités qui ne bousculent pas les rues, mais qui dévorent lentement les gens de l’intérieur. Le surmenage moderne cette fatigue sèche et continue qui colle au corps comme une ombre lourde est devenu l’un des fléaux les plus normalisés de notre époque. C’est une crise silencieuse, mais bruyante dans les cœurs. Discrète, mais envahissante dans les vies. Une épidémie sociale que l’on maquille derrière des sourires en visioconférence, des horaires impossibles et une exigence de performance qui ne dort jamais.
Plusieurs sociétés ont érigé la productivité en religion. On célèbre ceux qui sprintent, jamais ceux qui respirent. On valorise les “machines humaines” plus que les êtres humains. Résultat : étudiants au bord de la rupture, travailleurs qui dorment avec leurs téléphones serrés contre le cœur comme des alarmes prêtes à sonner, parents qui jonglent avec la vie comme des funambules sur un fil trop fin. Selon les dernières observations sociologiques, le niveau de stress généralisé augmente de manière constante depuis dix ans. La normalisation du surmenage n’est plus un accident c’est un mode de vie imposé, presque ritualisé.
Ce qui autrefois était rare est devenu banal. Le burnout n’est plus une exception, mais un lexique partagé. Il touche les professeurs, les infirmières, les journalistes, les employés d’ONG, les entrepreneurs, les jeunes diplômés, les parents, les cadres, les ouvriers. Personne n’est épargné. Le plus inquiétant ? La société applaudit souvent la personne qui “tient encore debout”, alors qu’elle devrait s’inquiéter. On félicite l’endurance, mais on ignore l’usure.
Plusieurs facteurs s’entremêlent pour aggraver cette situation. L’hyperconnexion permanente rend impossible la séparation entre vie professionnelle et vie personnelle. Les pressions économiques poussent à produire toujours plus pour espérer “vivre mieux”. La compétition sociale accrue exige de chacun qu’il prouve sa valeur en permanence. La culture de l’urgence transforme chaque instant en crise, même lorsqu’il ne l’est pas. Et l’isolement émotionnel empêche de partager sa fatigue dans un monde obsédé par l’image.
On a longtemps fait croire que le surmenage était une faiblesse individuelle : “Tu dois mieux t’organiser”, “Tu dois être plus fort”, “Tu dois apprendre à gérer ton stress”. Non. Le surmenage moderne est la conséquence directe d’une architecture sociale mal pensée. Il n’y a pas de solution individuelle à un problème collectif.
Pour que la société respire à nouveau, il faut des réponses structurées. Reconnaître officiellement le droit au repos est essentiel : le repos n’est pas un luxe, c’est un besoin vital. Encadrer la connexion numérique est indispensable pour limiter les sollicitations permanentes. Réhabiliter la santé mentale grâce à des espaces de parole et des services de soutien psychologique doit devenir prioritaire. Former les dirigeants à détecter les signaux d’épuisement et valoriser l’équilibre plutôt que l’extrême sont des mesures indispensables pour changer la culture du travail.
Le surmenage ne fait pas de bruit, mais il abîme. Il ne provoque pas de manifestations, mais il détruit des familles, des ambitions, des corps jeunes, des esprits brillants. Tant que nos sociétés continueront de célébrer l’épuisement comme une médaille, elles fabriqueront des générations d’êtres exténués. Changer ce système n’est pas un luxe. C’est un devoir collectif. Et peut-être qu’un jour si nous décidons de traiter le repos comme un droit sacré les silhouettes épuisées pourront enfin redevenir des êtres vivants.
Landy T.