La musique demeure l’un des rares refuges communs du peuple haïtien. Face à l’accumulation des douleurs quotidiennes, à la précarité ambiante et aux incertitudes de demain, il subsiste pourtant une force qui rassemble : le son d’un bon konpa kreyòl. Peu importe la lourdeur des jours, rares sont les Haïtiens capables de résister à l’appel d’un rythme bien placé, car bouger, chanter, vibrer devient alors un acte de survie douce, presque sacré.
À travers les époques, nous avons été bercés par des sonorités riches et des voix emblématiques qui ont su capturer l’essence de notre vécu collectif. Des groupes mythiques comme Carimi, Djakout Mizik, T-Vice ou encore Zenglen ont façonné l’identité sonore des années 2000, tandis que des artistes comme Alan Cavé, Belo ou BIC ont apporté des nuances mélodiques et poétiques à notre paysage musical.
Mais au cœur de cette dynamique longtemps dominée par les figures masculines, une autre énergie commençait à émerger doucement : celle des femmes.
L’histoire des femmes dans l’industrie musicale haïtienne ne commence pas dans le silence, mais dans l’attente. Longtemps reléguées à l’arrière-plan d’un monde sonore dominé par les voix masculines, elles ont pourtant toujours été là, dans les chœurs, dans les tambours, dans les murmures qui traversaient les foules. Mais c’est à partir des années 1990–2000 que leur présence commence à s’imposer avec éclat.
Des voix comme celles d’Emeline Michel, symbole d’élégance et de profondeur, ou encore de Misty Jean, mêlant sensualité et force, ont ouvert la voie. Elles ont chanté non seulement l’amour, mais aussi l’affirmation de soi, l’identité, la douleur, la joie, tout ce que la société peinait parfois à entendre de la bouche des femmes. Elles n’étaient plus seulement des interprètes. Elles devenaient actrices de leur art, créatrices de leur image, porteuses de messages forts.
Au fil du temps, d’autres figures sont venues renforcer ce sillon : Rutshelle Guillaume, avec sa voix pleine de caractère, a su s’imposer comme l’une des artistes les plus influentes de sa génération. Tafa Mi-Soleil, Darline Desca, Vanessa Désiré et bien d’autres incarnent aujourd’hui cette nouvelle vague de musiciennes audacieuses, conscientes de leur rôle et de leur portée. Elles ne se contentent plus d’être dans l’industrie ; elles en redessinent les contours.
En 2025, les voix féminines ont doucement réécrit les partitions du paysage musical haïtien, non pas en s’imposant avec fracas, mais en tissant avec grâce leur présence dans la trame même de la mémoire sonore du pays. Elles n’étaient plus en quête de place : elles devenaient le centre, le souffle, le rythme.
Rutshelle Guillaume, muse indomptable, a chanté cette année comme on dresse un pont entre la douleur et la beauté. Chaque note de son dernier opus résonnait comme une confidence partagée entre femmes fortes, abîmées, mais debout. Elle n’a pas simplement conquis des scènes ; elle a conquis des silences. Elle a imposé l’idée qu’une femme peut être vulnérable sans cesser d’être puissante.
Darline Desca, elle, est apparue telle une oracle des temps modernes. Sa voix, grave et tendre, a porté des mots comme des drapeaux. En 2025, elle a chanté Haïti avec dignité, amour et colère, devenant une des rares artistes à faire de la scène un lieu d’éveil autant que de plaisir.
Et puis Tafa Mi-Soleil, éclat neuf, promesse d’aube, a semé ses vers comme des graines dans le cœur de cette jeunesse pressée d’exister autrement. Elle ne chante pas seulement, elle raconte, elle incarne, elle libère. Elle a fait entrer l’intime dans la sphère publique, transformant ses blessures en lumière, ses silences en refrains.
En vérité, cette année n’a pas été simplement celle des chansons. Elle a été celle où les femmes sont devenues musique. Elles ont incarné les espoirs, les luttes, les recommencements d’un peuple. Elles ont dansé avec les mots, accordé leurs douleurs et leurs triomphes. Et le pays, peut-être sans même s’en rendre compte, s’est laissé bercer par cette vague neuve. Une vague douce mais tenace. Une vague de femmes.
Même lorsque l’on pourrait croire que la clé de l’HMI est désormais offerte à tous, comme une porte grande ouverte sans filtre ni exigence, il subsiste des instants où la musique se transcende, se raffine, se réinvente. Il suffit de tendre l’oreille, vraiment, pour percevoir que sous l’agitation du bruit et des tendances passagères, il existe encore des voix qui sculptent l’exception, des artistes qui refusent de se fondre dans la masse, et des performances qui rappellent ce que veut dire chanter avec l’âme.
C’est là que les femmes de 2025 entrent en scène, non pour chercher validation, mais pour offrir une vision, la leur. Elles n’ont pas supplié d’être entendues ; elles ont simplement pris la scène, et le public les a suivies, naturellement. On ne parle plus de simple présence féminine dans l’HMI. On parle d’élégance en résistance, de profondeur dans la légèreté, de rigueur dans l’émotion.
Et même si l’on aime répéter que « tout moun jodia gen kle HMI a », certaines, pourtant, ont choisi de ne pas seulement entrer. Elles ont décidé de redessiner les murs, d’en améliorer l’acoustique, d’y faire résonner autre chose qu’un simple succès éphémère. Ces femmes-là ne chantent pas pour être vues : elles chantent pour être vécues.
Au final, ce qui demeure, c’est cette puissance unique qui traverse les voix et les notes, brisant les barrières et touchant profondément. Plus qu’un spectacle, c’est une émotion partagée, une promesse que la musique continue d’être un souffle vital, capable d’unir et d’élever bien au-delà des mots.
Christnoude BEAUPLAN