En Haïti, la crise ne se limite plus à l’insécurité, à l’économie ou aux institutions. Elle est devenue profondément humaine. C’est une crise de confiance. Une rupture silencieuse mais brutale entre ceux qui dirigent et ceux qui survivent. Le peuple n’attend plus grand-chose. Il regarde passer les décisions comme on regarde passer un convoi étranger : sans espoir, sans attachement, sans illusion.
La parole politique a perdu sa valeur. Chaque promesse est accueillie avec méfiance, chaque annonce est analysée comme une stratégie de communication plutôt qu’un engagement réel. Les dirigeants parlent beaucoup, mais leurs mots ne guérissent plus rien. En Haïti, le discours officiel n’est plus un outil de rassemblement, il est devenu un bruit de fond auquel la population s’est habituée sans jamais y croire.
Le fossé entre les dirigeants et les citoyens ne cesse de s’élargir. Beaucoup de décideurs vivent dans une autre réalité, protégée, confortable, souvent éloignée géographiquement du quotidien haïtien. Pendant que les familles affrontent l’insécurité, la faim, la fermeture des écoles et la peur permanente, ceux qui gouvernent semblent observer la situation de loin, comme s’il s’agissait d’un problème abstrait. On ne dirige pas un peuple qu’on ne ressent plus. On ne comprend pas une souffrance qu’on ne touche jamais.
L’impunité a fini par achever ce qui restait de confiance. Des scandales surgissent, des fonds disparaissent, des noms sont cités publiquement, mais les sanctions se font rares. La justice apparaît sélective, lente, parfois silencieuse. Pour le citoyen, le message est clair : la loi n’est pas la même pour tous. Et quand la justice perd sa crédibilité, l’État perd son autorité morale.
Face à ce désengagement institutionnel, le peuple s’adapte seul. Il développe des mécanismes de survie, des solidarités informelles, une résilience forcée. Mais cette capacité à tenir debout ne doit pas être confondue avec une adhésion. Survivre n’est pas faire confiance. Supporter n’est pas accepter.
Aujourd’hui, beaucoup d’Haïtiens ne demandent même plus des miracles. Ils demandent de la cohérence, de la présence, de la vérité. Ils veulent voir des dirigeants capables d’assumer leurs erreurs, de rendre des comptes, de parler moins et d’agir plus. La confiance ne se décrète pas. Elle se construit lentement, par des actes répétés, visibles et honnêtes.
Tant que le leadership haïtien continuera à privilégier l’image, les intérêts personnels et les alliances opportunistes au détriment du bien commun, la fracture restera ouverte. Et un pays qui n’a plus confiance en ses dirigeants avance sans boussole, condamné à errer entre colère, résignation et exil.
Landy T.