Chaque 1er janvier, les foyers haïtiens s’éveillent aux parfums généreux de la soupe joumou. Ce n’est pas un simple plat d’exception, mais une offrande historique, une célébration culinaire enracinée dans l’âme du pays. La soupe joumou, préparée à base de giraumon (une courge locale), de légumes, de viande et d’épices, devient ce jour-là un acte de mémoire, de dignité et de résistance.
Une soupe interdite sous l’esclavage
Durant la période coloniale, la soupe joumou était exclusivement réservée aux colons français. Esclavagisés, les Noirs n’avaient pas le droit d’en consommer. Elle symbolisait l’opulence d’une classe qui asservissait. L’interdiction de ce mets pour les esclaves était aussi une manière d’exclure symboliquement les Noirs du luxe, du raffinement et de la reconnaissance humaine. Boire cette soupe après l’indépendance, conquise en 1804 par les esclaves révoltés, fut un geste de réappropriation, un acte politique aussi fort que symbolique : désormais, ce qui nous était refusé devient notre fierté.
Un rituel national et familial
Le 1er janvier en Haïti ne se conçoit pas sans ce rite culinaire. Dans les villes comme dans les campagnes, la soupe est servie dès les premières heures du jour, souvent en grande quantité, partagée avec les voisins, les amis, les passants. Préparée collectivement, elle fédère les générations autour d’une même histoire. Manger la soupe joumou, c’est se rappeler que l’indépendance fut gagnée de haute lutte, c’est honorer les sacrifices et les victoires de 1804.
Une reconnaissance mondiale
En décembre 2021, la soupe joumou a été inscrite par l’UNESCO sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Une reconnaissance internationale du poids historique et symbolique de ce plat dans la culture haïtienne. À travers cette reconnaissance, c’est la mémoire d’un peuple opprimé puis libéré qui est célébrée, et c’est toute la force de la cuisine comme langage de la mémoire et de la lutte qui est mise en lumière.
Un goût de liberté
Dans un pays souvent confronté à l’adversité, la soupe joumou continue d’être ce rappel nécessaire que le peuple haïtien a renversé l’ordre du monde en devenant la première république noire libre. La boire, ce n’est pas simplement honorer une tradition : c’est affirmer sa place dans l’histoire et renouveler, chaque année, un pacte silencieux avec les ancêtres.
La soupe joumou n’est pas qu’un mets, c’est une promesse tenue, une liberté servie dans un bol.
Christnoude BEAUPLAN