Le tumulte géopolitique qui secoue actuellement les relations transatlantiques, exacerbé par les menaces protectionnistes américaines et les crispations autour du Groenland, révèle une vérité dérangeante : le monde entre dans une phase où la coopération internationale cède progressivement la place à la logique brute de la puissance. Dans ce nouvel ordre instable, certains États s’affrontent pour des territoires, des marchés ou des technologies ; d’autres, plus fragiles, risquent simplement de s’effacer du champ des priorités mondiales. Haïti appartient dangereusement à cette seconde catégorie.
Les alertes du Fonds monétaire international, loin d’être de simples mises en garde techniques, confirment cette tendance lourde. Lorsque le FMI évoque les risques d’escalade commerciale et de fragmentation économique, il décrit en réalité un système mondial de plus en plus intolérant aux fragilités. Dans un tel contexte, les pays qui ne disposent ni de poids stratégique ni de levier économique deviennent invisibles, non pas par désintérêt moral, mais par calcul politique.
Haïti paie aujourd’hui le prix d’une mondialisation asymétrique. Le pays est profondément intégré aux effets du système international, inflation importée, dépendance alimentaire, transferts de la diaspora, sans jamais en être un acteur décisionnel. Cette dépendance structurelle devient particulièrement dangereuse lorsque les grandes puissances se replient sur leurs propres priorités. Chaque crise entre Washington et Bruxelles, chaque tension commerciale majeure, réduit un peu plus l’espace de solidarité internationale sur lequel Haïti a longtemps compté, parfois à tort, parfois par nécessité.
Le risque le plus grave n’est pas une sanction directe, ni même une crise économique brutale. Il est plus discret, plus insidieux : la dépriorisation. Dans un monde saturé de conflits stratégiques, Haïti devient un dossier chroniquement reporté, relégué derrière des enjeux jugés plus urgents ou plus rentables politiquement. L’insécurité, l’effondrement institutionnel et la crise humanitaire ne disparaissent pas ; ils cessent simplement de mobiliser une volonté internationale cohérente.
Cette marginalisation silencieuse pose une question inconfortable : Haïti a-t-elle encore une place identifiable dans l’agenda géopolitique mondial ? Tant que le pays sera perçu uniquement comme un problème humanitaire, sans vision économique ni projection stratégique, il restera vulnérable aux humeurs d’un ordre international de plus en plus imprévisible.
Il serait illusoire d’attendre que les grandes puissances, absorbées par leurs rivalités, recentrent spontanément leur attention sur Haïti. Le monde de 2026 n’est plus celui des engagements altruistes, mais celui des intérêts hiérarchisés. Dans cette réalité, la survie politique et économique du pays dépendra moins des déclarations de soutien que de sa capacité à redevenir un sujet, et non un simple objet, des relations internationales.
Cela suppose une diplomatie plus lucide, moins incantatoire, capable de s’inscrire dans des dynamiques régionales concrètes, mais aussi une prise de conscience interne : dans un monde qui se fracture, l’absence de stratégie nationale devient une vulnérabilité existentielle.
L’histoire montre que lorsque les grandes puissances s’affrontent, les petits États ne sont pas écrasés par les coups directs, mais par l’indifférence. Haïti est aujourd’hui confrontée à ce danger. Et l’indifférence, contrairement à la crise, ne fait jamais la une des journaux, jusqu’au jour où il est trop tard.
Christnoude BEAUPLAN