Washington se rêve gendarme du monde… sauf quand les intérêts stratégiques prennent le pas sur les principes affichés. Un ancien président haytien, cité dans plusieurs rapports officiels étrangers pour des actes présumés de déstabilisation, continue pourtant d’évoluer librement. Il voyage, chante, signe des contrats, fréquente les sphères diplomatiques. Il est donc, semble-t-il, épargné. La morale américaine, dans ce cas paraît moins attachée au crime qu’à l’identité du criminel. On parle de principes, mais on pratique le tri… ceux qui dérangent sont poursuivis. Ceux qui servent, eux, passent entre les mailles.
Port-au-Prince, Hayti, le 22 juillet 2025 | Par @SkasonBaptiste
Le 8 mars 2012, Kenneth Merten, alors ambassadeur américain à Port-au-Prince, déclarait publiquement que : « Prezidan Michel Joseph Martelly se haytien. » Très bien, ce n’était un secret pour personne.
Le 20 août 2024, dans un communiqué officiel cette fois signé par le Département du Trésor des États-Unis, ce même ancien président est mentionné pour avoir facilité le trafic international de stupéfiants, usé de son influence pour protéger des réseaux criminels, et soutenu plusieurs groupes armés en Hayti. Là encore, pour les observateurs attentifs, rien de vraiment surprenant.
Et pourtant, dans une note plus récente, les autorités américaines réitèrent leur volonté d’intensifier les arrestations et expulsions contre toute personne impliquée dans la déstabilisation du pays. Dans cette logique, on s’attendrait à ce que toutes les personnes mentionnées dans les rapports soient concernées. Or, certaines évoluent visiblement en dehors de ce cadre.
La question se pose alors… si l’ambassade américaine reconnaît la nationalité haytienne d’un individu, et si elle admet qu’il joue un rôle actif dans la déstabilisation du pays, pourquoi celui-ci n’est-il pas lui aussi soumis aux mesures appliquées à d’autres ? Qu’est-ce qui justifie cette exception ?
Les précédents, pourtant, sont nombreux. Selon des données issues des archives de la Police Nationale d’Haïti (PNH), au cours des vingt dernières années, près d’une centaine de personnes, — dont des élus en fonction et d’anciens cadres de l’administration publique, — ont été interpellées en Hayti, puis transférées vers les États-Unis pour des affaires liées au trafic de drogue. On peut citer Jean-Marie Fourel Célestin (2004), ancien président du Sénat, Jean Nesly Lucien (2009), ex-directeur général de la PNH, ou encore Guy Philippe, ancien chef rebelle et sénateur élu, arrêté en 2017, extradé, jugé, condamné, puis rapatrié en décembre 2023 après avoir purgé sa peine.
Des figures politiques majeures ont donc été neutralisées, sans grand débat. Mais d’autres, bien que citées dans des rapports tout aussi officiels, semblent échapper à ce traitement. Le contraste interroge.
La réponse, peut-être, se trouve dans les rapports de force. Il ne s’agit pas seulement de justice, mais de stratégie. Certains profils s’avèrent utiles. Utiles à une architecture régionale où le désordre contrôlé est parfois préféré à la stabilité réelle. Washington ne cherche pas toujours la paix, ni le chaos absolu. Elle semble parfois gérer un équilibre de tensions, comme un pompier qui entretient les flammes qu’il est censé éteindre. Autrement dit, comme un médecin qui ne souhaite ni la guérison ni la mort du patient, car l’un ou l’autre mettrait fin à la facture.
La politique étrangère américaine ne poursuit pas la cohérence morale, elle suit des intérêts. Et ceux qui osent la critiquer sont vite classés dans la catégorie des extrémistes ou des théoriciens du complot, pendant que les autres, — journalistes de cour, éditorialistes prudents, idéologues alignés, — préfèrent se taire pour ne pas perdre l’accès aux salons où tout se décide, dans des cercles fermés, loin du peuple.
En vérité, l’Amérique ne défend pas la démocratie. Elle défend ses protégés. Elle n’expulse pas les coupables. Elle sélectionne ses ennemis selon ses intérêts du moment. Son discours n’est qu’un décor, sa morale un outil, sa géométrie toujours variable.
Ici, en Hayti, l’influence étrangère est palpable. Elle observe tout, finance tout, orchestre parfois dans l’ombre. Sauf quand vient le moment d’assumer la responsabilité des monstres qu’elle a nourris. Alors là, elle détourne le regard, comme si rien ne s’était passé. Le scandale n’est pas que Martelly trahit ce pays. Le scandale, c’est qu’il le fasse avec le silence complice de ceux qui prétendent défendre nos institutions. Et nous ? Nous continuons de supplier ceux-là mêmes qui contribuent à notre asphyxie, espérant encore qu’ils viennent nous sauver. Mais Hayti n’a pas besoin d’aide. Elle a besoin de lucidité. Et surtout de dignité.
Aujourd’hui, les lois ne se rédigent plus vraiment au Parlement, elles s’élaborent en ambassade. Les priorités nationales ne se décident plus à Port-au-Prince, mais à Washington, à l’ONU, ou dans les couloirs opaques des ONG internationales. Et pendant ce temps, la presse locale récite leurs communiqués comme des prières, sans jamais poser les vraies questions.
Ce que peu osent dire, c’est que nous ne sommes pas seulement dominés par la force. Nous sommes dominés par notre propre renoncement. Washington n’est pas incohérent. Washington est cynique. Stratégiquement cynique. Je l’avais déjà dénoncé, ce jour où ils recommandaient à leurs citoyens de fuir Hayti, tout en annonçant l’expulsion des migrants haytiens vers cette même terre jugée invivable.
Il faut cependant le dire sans détour que la maladie d’Hayti, aussi complexe soit-elle, a sans doute été amplifiée de l’extérieur. Mais elle est née ici. Et c’est ici qu’elle doit être soignée. Aucune nation étrangère ne viendra reconstruire notre colonne vertébrale. Aucun miracle ne descendra du ciel. Notre salut viendra de nous seuls, ou il ne viendra pas.
Et comme l’énumération des symptômes n’a jamais guéri un malade, dans mon prochain ouvrage AUX GRANDS MAUX LES GRANDS REMÈDES, je ne me contenterai pas de nommer nos douleurs, j’irai droit à la source, la maladie elle-même.
Je continuerai de le répéter : reprendre notre destin en main n’est plus un slogan, c’est une urgence existentielle.
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#SkasonBaptiste
Port-au-Prince, Hayti
22 juillet 2025