Depuis que j’ai quitté l’école classique, je ne m’aventure plus dans les rues de Port-au-Prince avant sept heures du matin. Parfois, je passe des journées entières enfermé chez moi. Si c’était seulement à ma mère de décider, je ne quitterais jamais les quatre murs de la maison. Un conseil prudent, donné avec amour, mais dicté surtout par l’état alarmant du pays. Pourtant, ce matin, après un long moment, j’ai vu la ville s’éveiller à cinq heures.
Il y a, niché sous la route poussiéreuse de Maïs Gâté, un petit studio que j’affectionne particulièrement. Un espace modeste, mais où l’on entre avec l’espoir d’en ressortir un peu plus soi, un peu plus belle. Je ne suis pas la seule à y trouver refuge car d’autres jeunes femmes, aussi nombreuses que les silences partagés dans la salle d’attente, s’y rendent, à la recherche d’un éclat. La dernière fois que j’y suis allée, j’ai patienté plus de cinq heures, mon reflet s’impatientant dans les miroirs embués. Et bien après mon arrivée, d’autres encore sont venues prolonger l’attente. Depuis ce jour-là, j’ai compris que, pour me faire belle sans perdre la moitié de ma journée, il me fallait y aller tôt. Très tôt.
Ce matin, j’ai peut-être un peu abusé. Après une nuit suspendue à des mots tendres échangés avec un ami, un peu plus que ça, mais pas tout à fait, je me suis levée portée par une joie presque enfantine. Légère. Vivante. À cinq heures pile, j’étais prête, maquillée d’enthousiasme, convaincue que rien ne pouvait troubler l’élan de ma matinée. J’avais oublié, naïvement, que les embouteillages en pleine période de vacances scolaires ne sont pas un fléau, surtout pas à cinq heures du matin.
Trente minutes plus tard, me voilà dans ce quartier au regard méfiant, là où les murs ont des cicatrices et les rues un air de veille. Le studio, lui, est encore fermé. Alors j’attends, posée dans un coin qui ne me reconnaît pas, les écouteurs vissés aux oreilles, la tête ailleurs. Le temps ne passe pas, ou alors il me glisse entre les doigts. Je réfléchis, à tout, à moi, à ce que j’aurais pu faire de ces heures étirées. Et puis, sans bruit, une certitude me traverse : j’en ai fait trop.
Entre-temps, les regards se font lourds, glissent sur moi comme des ombres épaisses. Je sens la tension, ce mélange d’hostilité voilée et de curiosité intrusive. Des pensées sombres me traversent, déraisonnables peut-être, mais réelles. Il suffit parfois de ne pas être connue pour ne jamais ressortir d’un endroit. Alors je me redresse, redonne un peu de force à ma posture, et plante mes yeux sur l’écran de mon téléphone comme un rempart. On m’interpelle. Je reste muette. Jusqu’à ce qu’un homme, le seul à oser briser le silence, me pose une question simple, presque naïve : « Qu’est-ce que tu fais ici si tôt ? »
Je lui explique, d’un ton calme, que j’ai mal calculé. Que je suis venue trop tôt. Une erreur de timing, une volonté mal ajustée. Heureusement, le temps, lui, a fini par avoir pitié. À neuf heures, enfin, les portes s’ouvrent. Les responsables sont là.
Elles me demandent, avec un brin d’étonnement dans la voix, pourquoi j’étais là si tôt. Je me contente de leur répondre d’un sourire. Un de ceux qui disent tout sans rien expliquer.
À peine une demi-heure plus tard, la vague arrive. Les clientes défilent, comme si elles s’étaient toutes donné le mot. Le petit espace se remplit d’énergies, de conversations, de parfums mêlés.
Et quand mon nom est appelé en premier, leur regard glisse vers moi, mêlant surprise et amusement. Le mien, calme et fier, portait en lui la satisfaction discrète d’avoir patienté, d’avoir su venir avant la foule. Ce jour-là, l’attente avait un goût de victoire.
Comme je m’y attendais, je suis ressortie plus belle que jamais. Les compliments ne faisaient que confirmer ce que j’avais déjà ressenti au fond de moi. Oui, il faut parfois traverser l’attente, l’inconfort, pour atteindre cette beauté qui va au-delà du simple reflet.
Ce jour-là, au cœur de Port-au-Prince, j’ai retrouvé un éclat de vie et de beauté, avant que la ville ne replonge sous le poids de ses silences lourds et de ses présences étouffantes.
Christnoude BEAUPLAN