Les événements du début du 20ème siècle haïtien ont poussé des penseurs tels Jean Price Mars à brandir un appel à la reconquête de soi, un soi collectif, un soi haïtien. Il semble être évident aujourd’hui que ce mal qu’ils voulaient endiguer, persiste à hanter notre société. Nous passons notre temps à copier, à emprunter des modèles extérieurs sans jamais réellement penser à ce qui nous définit. Et dès qu’il est question de concevoir une stratégie sérieuse pour remédier à ce mal enraciné, les débats s’enchaînent, sans réel changement.
Et si l’on commençait par l’instruction ?
Nous ne voulons pas parler de l’instruction que nous connaissons aujourd’hui, souvent vide de sens, mais une instruction authentique, enracinée, libératrice.
Les inégalités sociales ne se mesurent pas uniquement à l’accès aux besoins de base. Être assuré d’un repas chaud ou d’une place sur les bancs de l’école ne suffit pas à définir un privilège. Le vrai privilège, c’est d’avoir accès à la qualité. Trouver, oui, mais surtout trouver ce qui est juste, ce qui est bon.
Les réseaux sociaux, bien qu’ils soient souvent perçus comme des vecteurs de dérives, ont au moins le mérite de mettre en lumière l’ampleur du malaise dans notre système éducatif. Ce n’est pas une découverte en soi. Nous savions déjà que la diversité des méthodes d’apprentissage en Haïti ne changeait rien au sort de la génération montante. Mais aujourd’hui, les images qui circulent en ligne en disent long. Elles montrent une jeunesse perdue, souvent ignorante non seulement en mathématiques, en physique ou en français, ce dernier devenu un champ de bataille où personne ne semble vraiment engagé, mais surtout en histoire. Notre histoire. Celle qui forge l’identité. Celle que, tragiquement, nous connaissons si mal.
Il suffit de mettre un pied dans le champ des sciences humaines et sociales pour mesurer l’étendue de notre carence. Ce n’est pas seulement de contenu que nous manquons, mais de désir. Il faut de l’élan, de la curiosité, une soif réelle de savoir pour tenter de comprendre ce que recèle véritablement notre histoire. Pas les fragments figés qu’on nous impose de réciter pendant seize longues années d’apprentissage, mais l’essence même de ce que nous sommes. Car au fond, comment un peuple peut-il prétendre survivre, évoluer, ou se reconstruire, sans une connaissance claire, lucide et profonde de ses origines ?
Nous sommes soit condamnés à reproduire les erreurs du passé, soit forcés de nous frayer un chemin douloureux vers l’oubli de nous-mêmes. Une forme d’enfer collectif si nous persistons à marcher sur la route de l’ignorance. Tant que nous ne connaîtrons pas notre histoire, d’autres continueront de la raconter à notre place. Et bien souvent, ils le feront en la déformant, en la compressant, en l’écrasant sous le poids d’un récit volontairement biaisé. Ils nous présentent comme des barbares assoiffés de désordre, tandis qu’ils s’érigent en sauveurs civilisateurs. Pourtant, notre combat pour la liberté n’a jamais été un caprice. C’était un cri de dignité, trop longtemps étouffé, et qu’on tente encore aujourd’hui de travestir.
Aujourd’hui, tout le monde parle de reconstruction. Mais reconstruire un pays, c’est aussi, et surtout reconstruire les esprits. Et cela commence inévitablement par l’apprentissage. Par l’éducation. Comment prétendre aimer son pays sans comprendre ce qui le compose, ce qui l’a façonné, ce qui l’a brisé ? Comment militer pour le changement sans se perdre dans des illusions importées ? L’éducation ne peut plus être reléguée au second plan. Plus maintenant. Car, en réalité, ce que nous ignorons est bien plus dangereux que ce que nous savons. C’est dans cette ignorance que se nourrissent les divisions, les manipulations, l’effacement de notre propre identité.
Il faut avoir en tête que connaître l’histoire de son pays, ce n’est pas seulement apprendre des dates et des noms ; c’est comprendre les luttes, les échecs, les espoirs, et les résistances qui nous ont précédés. C’est se doter d’un socle solide pour ne pas répéter les mêmes erreurs. Aujourd’hui plus que jamais, Haïti a besoin d’une jeunesse éveillée, consciente, connectée à son passé pour mieux bâtir son avenir. Refuser de connaître notre histoire, c’est accepter de rester étrangers à nous-mêmes. Et un peuple qui s’ignore finit toujours par s’éteindre en silence.
Christnoude BEAUPLAN