J’aurais voulu croire qu’il y a des choses inévitables, qui devraient l’être. Pourtant, aucune histoire, aussi vraie soit-elle, ne m’a jamais convaincu d’accepter qu’elles existent, qu’elles persistent. Pourquoi infliger autant de souffrance à une personne ? Pourquoi voler l’innocence des enfants? Et pourquoi, en plus de tout cela, les forcer à se taire?
Plusieurs études et analyses ont tenté de cerner l’ampleur et les causes profondes des abus sexuels infligés aux enfants, notamment dans des contextes de précarité comme celui d’Haïti. Les psychologues et sociologues s’accordent à dire que l’abus est rarement un acte isolé : il s’inscrit souvent dans un cycle de domination, de silence et d’impunité renforcé par des normes culturelles patriarcales et un système judiciaire défaillant. Des rapports de l’UNICEF, de l’IBESR et d’organisations locales mettent en lumière la fréquence des abus commis par des proches, parents, voisins, figures d’autorité, et soulignent que l’absence d’éducation sexuelle, le tabou autour du viol et la peur du scandale social empêchent les enfants de dénoncer.
Pourquoi ne pas agir, en effet, quand les faits sont clairs, quand les chiffres choquent, quand les témoignages brisent le silence ? Pourquoi, malgré l’accumulation des rapports, des alertes et des cris d’enfants brisés, ne voit-on aucun sursaut à la hauteur de l’urgence ?
La réponse dérange : parce que l’enfance, dans bien des sociétés fragilisées comme Haïti, n’est pas encore une priorité. Parce que l’impunité protège les coupables quand ils sont proches, puissants ou simplement «connus de la famille». Parce que dénoncer, c’est souvent déranger un équilibre social fondé sur le silence.
Dans notre société profondément troublée, le changement dérange, surtout lorsqu’il bouscule les hiérarchies établies. Écouter les enfants, leur accorder du crédit, c’est déjà trop pour certains. L’idée même que la parole d’un enfant puisse contredire celle d’un adulte reste inacceptable dans bien des esprits. On s’accroche encore à cette croyance archaïque : *« les adultes ont toujours raison »*. Pourtant, tant que cette mentalité ne sera pas déconstruite, tant qu’on refusera de reconnaître la voix des plus jeunes, *le véritable progrès restera hors de portée*. Parce que protéger l’enfant, c’est d’abord le considérer comme un être digne d’être écouté.
Et qu’en est-il de ceux qui ont déjà été découverts ? De ceux dont le regard ne trahit aucun remords, aucun trouble, sinon une forme tranquille d’impunité ? Certains, pour effacer l’horreur, tendent quelques billets aux parents. Des parents souvent pauvres, désarmés, non instruits sur la gravité de l’acte ni sur leurs droits. On achète leur silence comme on balaie une tache. Et l’enfant, elle, reste avec la douleur, l’incompréhension, et trop souvent, le poids d’un traumatisme nié ou étouffé.
Cette complicité sociale, parfois passive, parfois intéressée, est l’un des visages les plus cruels de notre échec collectif.
On échoue, oui, parce qu’on n’écoute pas. Parce qu’on n’entend pas les silences lourds, les regards fuyants, les mots que les enfants n’osent pas dire. On échoue parce qu’on ne cherche pas à comprendre, ou pire, qu’on refuse de voir. Et pendant que l’on tergiverse, que l’on banalise, que l’on remet à plus tard, les atrocités, elles, avancent. Elles prennent de l’ampleur, s’enracinent, se répètent. Notre rythme est trop lent, trop tiède face à l’urgence. Et tant que cette surdité collective persiste, le mal, lui, aura toujours une longueur d’avance.
Il est temps de briser ce cercle vicieux de silence et d’indifférence. Reconnaître la douleur des enfants, écouter leurs voix, c’est poser les premières pierres d’un véritable changement. Sans cette prise de conscience collective, sans engagement réel des familles, des institutions et de la société toute entière, le cycle de la violence continuera de se perpétuer. Protéger l’enfance, c’est garantir l’avenir. Le moment est venu de faire de cette urgence une priorité, pour que justice et compassion ne soient plus des mots vides, mais des actes concrets et durables.
Christnoude BEAUPLAN