Dans un monde où l’innovation technologique bouscule nos repères, Abondans, le tout premier album chanté par une intelligence artificielle dans l’industrie musicale haïtienne, surgit comme une expérience à la croisée de la mémoire, de la modernité et du sentiment. À l’origine de ce projet ambitieux : Carlo Chancelien, consultant touristique haïtien façonné par sa terre natale et offert à la scène mondiale.
Exilé depuis des années, Chancelien n’a jamais quitté Haïti, du moins pas en esprit. Ce mal du pays, profond, constant, fertile, il le transforme en art. Il s’exprime par ses mots, sa poésie, ses vers, mais aussi, aujourd’hui, par la technologie. Car dans cet album, c’est l’IA qui chante, mais c’est lui qui parle. Avec une sensibilité désarmante, il tisse un univers musical traversé par la nostalgie, l’espoir, la douleur et la beauté.
« ABONDANS, c’est le mot qui m’a habité dès le départ. Il a cette force, cette résonance, cette vibration universelle », confie-t-il. Et en trois mots, tout est dit : Haïti, ABONDANS, émotions.
L’album explore une diversité de sons et d’influences, où les racines haïtiennes croisent les sonorités du monde, les émotions humaines fusionnent avec les capacités technologiques. Chaque piste devient une peinture émotionnelle, un fragment de mémoire, une projection d’espoir. Une mosaïque vivante, sincère et audacieuse.
Pourquoi maintenant ? Parce que le moment est mûr. « Mon expérience et la maturité de ma poésie rencontrent aujourd’hui l’évolution de la technologie », explique l’artiste. Et dans cette rencontre entre l’homme et la machine, c’est encore l’humain qui donne l’impulsion. « Les vers, les mots, la poésie et l’âme humaine restent au cœur de la création. L’IA n’est qu’un outil pour amplifier le message, jamais pour le remplacer.»
Quand on lui demande si marcher autant avec le temps ne comporte pas des risques, il répond sans détour : « Peut-être un risque, oui… mais rester immobile serait pire. »
Et à la jeunesse haïtienne, il adresse une réponse simple : « Jou A La », 14e titre de l’album. Comme un appel à croire, à créer, à avancer malgré tout.
Peut-on sincèrement croire que cette démarche sera perçue comme un pas vers l’avant, et non comme une facilité empruntée dans un contexte déjà fragile ? Dans un écosystème musical aussi complexe et instable que celui d’Haïti, où chaque création porte le poids d’efforts souvent invisibles, l’introduction de l’intelligence artificielle ne risque-t-elle pas d’être mal comprise ?
Est-ce vraiment le moment pour une telle rupture avec les formes traditionnelles, quand tant de voix peinent encore à se faire entendre ? Et au fond, que perdons-nous ou que mettons-nous en jeu quand c’est une machine qui chante nos douleurs, nos joies, nos espoirs ?
Cette nouveauté insuffle autant de questions que de suspense. Entre fascination et réserve, elle nous laisse suspendus entre ce que l’on connaît et ce que l’on ose à peine imaginer. En attendant que le débat prenne forme, laissons-nous simplement porter par la richesse sonore et émotionnelle des morceaux offerts par Carlo Chancelien ; des fragments d’âme, entre tradition et audace, à découvrir sans détour.
Christnoude BEAUPLAN