Port-au-Prince, 24 juin 2025 – Dans une société où l’homme est censé toujours dominer, l’idée qu’il puisse être victime de violence conjugale paraît presque absurde. Pourtant, en Haïti, de plus en plus d’hommes vivent dans la souffrance, subissant en silence des agressions physiques, psychologiques ou économiques au sein de leur propre foyer.
Entre moqueries, honte, stigmatisation et absence de structures d’écoute adaptées, ces hommes n’ont que très peu d’espace pour exister en tant que victimes. Et si, pour une fois, on osait les écouter ?
Parler de violence faite aux femmes en Haïti, c’est une nécessité. Mais aborder la violence exercée par les femmes — surtout contre leur conjoint — reste un sujet tabou, souvent traité avec moquerie ou scepticisme.
Dans les rues, sur les réseaux et à la radio, les hommes battus deviennent des blagues vivantes : « Li kite madanm li kale l ak kout mato ? Ah monchè, li pa gason ! »
Cette culture de la dérision empêche toute reconnaissance sérieuse du phénomène. Un homme qui parle est vu comme faible. Un homme qui se plaint est considéré comme ridicule. Alors il se tait. Et parfois, il s’effondre.
La violence féminine au sein du couple haïtien est plurielle. Voici quelques exemples relevés dans plusieurs témoignages : Coups physiques, griffures, gifles, objets lancés, couteaux de cuisine, sans compter humiliations publiques : scènes de violence devant les enfants, les voisins ou en pleine rue.
Chantage émotionnel: menaces de suicide, fausses accusations, manipulation affective et même violence économique : dépenses imposées, contrôle abusif du budget commun.
Carlos, 35 ans, habitant à Delmas 33, confie :
« Madanm mwen te kon menase chire rad sou mwen an piblik. Yon fwa li frape mwen devan pitit mwen. Lè m rakonte sa bay fanmi m, yo reponn : “Ou se gason, kontwole fanm ou non, baz !” »
Aucune structure officielle en Haïti n’est spécifiquement dédiée à l’accompagnement des hommes victimes de violences domestiques. Les organismes existants comme le BPM (Brigade de Protection des Mineurs) ou le Ministère à la Condition Féminine agissent prioritairement pour les femmes et les enfants.
Lorsqu’un homme tente de porter plainte : Il est accueilli avec scepticisme ou moqueries,il n’a aucun recours d’accompagnement psychologique ou légal et même les ONG des droits humains restent souvent muettes sur ce dossier, par peur de paraître antiféministes.
Dans les émissions de comédie haïtiennes, la femme violente est souvent représentée comme « tigrès komik », et l’homme battu devient la risée du sketch.
Chaque rire, chaque moquerie renforce le silence des victimes.
Or, qu’elle soit masculine ou féminine, la violence domestique n’a rien de drôle. Elle détruit, elle isole, elle tue parfois en silence.
Reconnaître que des hommes peuvent être victimes ne nie en rien la réalité dramatique des violences faites aux femmes.
Au contraire, cela élargit la portée de la justice et permet une réelle égalité devant la souffrance. Bebeto, 41 ans, témoigne avec émotion :
« M te pè di moun sa m ap viv lakay mwen. M te pè pèdi respè zanmi m. Se kite mwen oblije kite madanm mwen, mal viv lòt kote, pou l pa touye m, telman li konn bat mwen. »
Maître Delva, contacté à ce sujet, propose plusieurs pistes concrètes :
Reconnaître officiellement la violence conjugale exercée par des femmes dans les lois haïtiennes. Il faut aussi former policiers, juges, psychologues et travailleurs sociaux à identifier toutes les formes de violences.
Toujours d’après l’homme de droit, il serait important de lancer des campagnes de sensibilisation neutres, qui incluent hommes et femmes. Créer des espaces d’écoute dédiés aux hommes, sans jugement et introduire ce sujet dans l’éducation affective dès l’école.
« Gen gason ki viv lanfè, men ki paka pale. Se pa sèlman fanm ki viktim. Se pa figi ki montre soufrans. » — Maître Delva
Deux femmes sur dix sont victimes de violences conjugales, et on en parle à raison. Mais lorsqu’un homme est frappé par sa conjointe, le silence règne, comme si sa douleur avait moins de poids.
Ouvrir ce débat, ce n’est pas affaiblir les luttes féminines.C’est humaniser la justice, élargir notre regard sur la souffrance conjugale, et bâtir une société où toutes les victimes comptent, quel que soit leur sexe.
« Se pa figi ki montre soufrans. Gen gason ki chita ak pakèt sou zepòl yo. Yo pa pale. Men yo ap soufri. »
Landy T